La fille qui venait de renvoyer Valérie Damidot planter des navets à Gerberoy (une ville dont le nom te met en appétit, soit dit en passant)

L’autre jour, j’étais encore sur l’internet.

Entre une vidéo de coussin péteur qui avait la tête de Boris Johnson et un mème de David Hasselhoff (le monsieur qui jouait dans Supercopter  Tonnerre Mécanique une vieille série avec un véhicule en fer qui fait des bruits de vaisseau spatial), je suis tombée sur une très chouette vidéo avec des animaux.

On voyait des poules qui s’amusaient avec une balançoire dans leur poulailler trop classieux, elles montaient dessus, se balançaient, descendaient, remontaient dessus, après elles allaient manger du grain puis elles revenaient, se balançaient, descendaient, allaient manger…C’était très joli et puis ça rappelait trop bien notre vie d’avant à nous, quand on n’habitait pas encore la campagne bretonne mais la grande ville.

Alors j’ai eu une idée brillante, et il a fallu tout de suite que j’aille expliquer à Loutre pour partager mon enthousiasme.

– Loutre ! Loutre ! LOUUUUUTRE ?
– Gueule pas comme ça, je suis juste à côté de toi.
– Ah ben je te voyais pas !
– C’est normal. J’étais en train de faire un truc que tu ne connais pas, dans une pièce que tu ne visites jamais.
– On a une SALLE DE SPORT dans la maison ???
– Non, stupide. J’étais en train de préparer le déjeuner dans la cuisine.
– Ah oui ok, je comprends. Dis, j’ai eu l’idée du siècle !
– ….
– Tu vas pas en revenir tellement c’est bien.
– Voilà, ça y est, j’ai des nausées.
– Tu vas trop kiffer : je vais construire une balançoire pour les poules.

Après que Loutre a arrêté de cracher son jus de papaye bio par les narines, je lui ai montré la vidéo sur Youtube.

Je pensais que ça allait déclencher une grande excitation et aussi beaucoup d’empressement, mais j’ai eu un regard en coin avec beaucoup de silence tout autour, un peu comme quand je dis que oui, je vais aller sortir les poubelles, là, tout de suite, qu’il faut juste que je termine mon niveau de Crash Bandicoot et après promis, j’y vais, juste deux minutes et je suis partie, je massacre juste le gros perroquet géant qui ressemble à un trave brésilien et je suis déjà dehors.

– Tu te fous de moi.
– Mais non !
– ….
– Tu trouves pas ça juste trop COOL ?
– Je trouve ça juste trop CON.

Alors j’ai pleuré un bon coup en retenant très fort ma respiration, j’ai dit que de toute façon, on se moquait toujours de moi, que mes idées étaient toujours critiquées, que je faisais jamais rien de bien aux yeux de ma famille et que tout ça, ça me donnait l’impression d’être dans la peau de Sibeth Ndiaye.

– Y’a de l’idée, surtout avec cinq semaines sans coiffeur, a dit Loutre en retournant lire Le Monde sur l’internet (une interview très joyeuse et sympathique d’Egard Morin sur la fin à venir de la civilisation, le réchauffement climatique et l’intérêt de planter des artichauts ouzbeks en permaculture avant qu’il soit trop tard).

Moi, j’étais très en colère alors j’ai crié, crié  Aline que puisque c’était comme ça, on allait voir ce qu’on allait voir, que j’allais construire un Disneyland pour mes poules avec même des manèges et tout, que le National Geographic allait venir prendre plein de photos et faire un article du tonnerre, que j’allais devenir très célèbre et même très riche, et que je partagerais rien du tout et que je garderais tout pour moi, et que ce serait bien fait.

Je suis allée dans la grange de notre maison pour trouver tout ce qu’il fallait pour construire mon parc d’attraction.

La grange, c’est un grand bâtiment rempli de tas de choses qui servent beaucoup à Loutre (mais pas à moi), comme une tondeuse à gazon, des choses en métal pour tailler les buissons et aussi des planches, des clous, des ficelles, des marteaux, des tourne-vis et d’autres objets que moi j’utilise surtout dans les jeux vidéos (c’est très utile pour faire parler un Boche quand tu cherches à découvrir où sont les plans de l’opération Overlord avant d’être parachuté de nuit sur Beuvron-en-Auge, 188 habitants, et de te cacher dans le clocher de l’église pour dézinguer des Panzers).

Quand j’ai rassemblé tout le matériel important pour épater le National Geographic, je suis allée dans l’enclos où habitent Don Giovanni, Ségolène, Big Mama, Sansa Stark, Marie-Thérèse, Ludivine et les jumelles Eva et Joy (Green).

Les filles, elles m’ont toutes regardée de travers, un peu comme Loutre, quand j’ai posé toutes mes affaires (en vrai elles sont tombées, les affaires, parce que j’avais pris trop de choses dans mes bras, mais j’ai presque pas eu mal quand le marteau sans recul a rencontré mon petit orteil).
Don Giovanni, lui, ben il a fait comme d’habitude et il a commencé à m’engueuler et à vouloir me picorer les jambes (il fait toujours ça quand on s’approche des poules, c’est parce qu’il est né à Buenos Aires et qu’il a beaucoup écouté du tango dans son enfance, et aussi regardé beaucoup de westerns de Sergio Leone).

– Ta gueule, j’ai dit, quand j’aurai terminé tu me remercieras.

Mais bon, ça a pas eu trop l’air de le convaincre parce qu’il s’est énervé encore plus, et du coup Marie-Thérèse a commencé à flipper et à glousser de plus en en plus fort, et les jumelles couraient dans tous les sens en essayant de battre des ailes et Big Mama a voulu les recadrer et elle leur a mis des grands coups de bec dans la tête, et alors Giovanni a couru faire la police (c’est parce qu’il a beaucoup regardé des films avec Charles Bronson) et s’est mis à picorer tout le monde, et j’ai vu Loutre sortir de la cuisine.

– C’est pas un peu fini, ton BORDEL ?
– C’est l’excitation, j’ai dit, elles sont juste trop contentes.
– Elles ont l’air aussi contentes que si tu venais de te pointer avec un couteau de boucher.
– Dis pas des mots qui fâchent, ça leur réveille leur trauma.

Pour être bien sûre de pas louper ma balançoire, j’ai cherché un tuto sur internet.

Un tuto, c’est une vidéo faite par quelqu’un qui trouve qu’il est juste trop doué pour réparer une moto, planter des tomates cerises ou faire une double greffe coeur-poumons, et qui a très envie de partager sa méthode sur l’internet avec les autres gens.

Dans le tuto que j’ai trouvé, y’avait une dame qui ressemblait un peu à Maïté (la dame qui éviscérait des truites vivantes dans la télévision). Elle parlait aussi un peu comme Maïté, mais avec un accent plutôt sud-américain, c’était rigolo.

– Alooooors, pour faire oune columpio, il vous faut : des planchas, des clous, dé la corrrrde ….

Je sais pas si c’est l’accent argentin de la dame ou autre chose, mais Don Giovanni, il s’est mis à péter un câble et à courir partout en faisant des « pouêt » à répétition.
Moi j’essayais de scier une planche un peu proprement, mais comme personne m’avait dit qu’il fallait appuyer la planche sur quelque chose, ben forcément ça marchait moyen, et puis Don Giovanni est venu se percher dessus, et la planche a tourné, et j’ai commencé à scier l’entrée du poulailler sans faire exprès, et puis Joy m’a sauté sur la tête (rapport à mes cheveux qui ont un peu beaucoup poussé), et elle s’est couchée et puis elle a commencé à fermer les yeux.

Dans mon téléphone, la dame continuait à parler très joyeusement, elle disait « Vous faites oune trouuuuuu dans la partie gauche de la plancha, pour passer le corrrrde », et Big Mama faisait comme madame Thénardier avec Eva (qui faisait Cosette), et Don Giovanni essayait de faire redescendre Joy, qui s’accrochait très fort à mon cuir chevelu, et j’ai essayé de trouer ma planche avec un tire-bouchon parce que j’avais que ça, mais ça prenait beaucoup de temps.

Quand je suis arrivée à l’étape où il faut « passer le corrrrde dans les deux trouuuuus puis fixer lé dispositif à une poutre traversière », je voyais plus grand chose à cause des plumes qui volaient partout, alors j’ai été un peu obligée de faire au pif et d’accrocher ma ficelle là où je pouvais pendant que Don Giovanni imitait Adolf Hitler dans mes cheveux avec Eva (Braun) qui essayait de virer Joy (qui voulait pas bouger).

Vers 23h, il faisait vraiment noir et j’avais loupé la soupe de panais à la crème de soja, mais j’avais terminé.

Je suis rentrée à la maison en courant et j’ai appelé Loutre très fort, et c’est là que j’ai vu quelqu’un descendre en pyjama, et c’était Loutre, et en fait j’avais pas réalisé qu’il était un peu tard quand même.

– Ayé ! Ayé ! J’ai fini !
– Je te congratule. Sept heures pour scier une planche et faire deux noeuds, t’as pulvérisé un record, c’est une évidence.
– Mais c’est juste TROP BIEN, viens voir !

Alors on a pris une lampe de poche (il faisait vraiment noir) et on a traversé l’enclos des poules, et j’ai bien éclairé pour que Loutre puisse voir tout le travail que j’avais fait rien qu’avec mes mains.

– Mais t’as tout niqué le poulailler !
– Bah ? Non, j’ai juste ajouté une balançoire.
– Mais où est la porte du poulailler ?
– Bah c’est le socle de la balançoire, j’avais un peu loupé avec la vraie planche.
– Mais comment tu veux qu’elles se perchent là-dessus ? C’est tout de travers et c’est fixé A UN METRE CINQUANTE DU SOL !
– Ah ? Oui, tiens. C’est à cause de la corde, je crois. La dame, elle disait qu’il fallait de la corde bien solide et rigide, mais celle que tu mets dans la grange c’est un peu de la merde, c’est tout caoutchouteux et élastique, et en plus, ça pue.
– Mais PUTAIN t’as pris la courroie de la tondeuse à essence ? T’as PRIS LA COURROIE DE LA TONDEUSE???
– Ah ? Oui, tiens …. dis donc, dis donc … c’est cocasse ….

Loutre m’a regardée avec encore plein de silence, et on entendait juste les criquets qui criquetaient  chantaient  faisaient un bruit de criquets, et puis Sophie (c’est le crapaud qui habite sous la gouttière) a fait « couac », et puis de nouveau du silence.

Alors Loutre a enlevé Giovanni de mes cheveux, et puis aussi Joy, et après Eva, et puis les oeufs, et j’ai été obligée de rentrer pour manger de la soupe de panais à la crème de soja.

Et pendant que je mangeais, on a entendu un grand bruit à la fenêtre de la cuisine, et c’était Big Mama, qui venait d’essayer la nouvelle balançoire et qui s’était collée un peu brutalement au carreau pour me remercier d’avoir pensé à mettre des cordes élastiques qui donnent beaucoup plus d’élan.

 

Catégories : Mère Nature, le retour à la terre et toutes ces conneries | Étiquettes : , , , | 3 Commentaires

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3 réflexions sur “La fille qui venait de renvoyer Valérie Damidot planter des navets à Gerberoy (une ville dont le nom te met en appétit, soit dit en passant)

  1. nito

    L’Univers n’est pas indifférent à l’intelligence. Il lui est farouchement hostile. Continuez!

  2. LaQuiche43

    Très imagé, j’imagine parfaitement la scène !!!
    La courroie de la tondeuse a eu raison de moi…
    Bien longtemps que je n’avais pas entendu parler de Crash Bandicoot !

  3. Chicken run ! Ca fait du bien de vous (te) lire à nouveau. Et en passant, Crash Nitro Kart est un très bon opus qui vaut son bouillon de poule (Le soja c’est pas bon !)

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