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La fille qui avait mis au monde une psychopathe

Parce que tout blog de fille qui se respecte ne manque jamais d’évoquer les joies ineffables de la maternité, des cacas mous du petit Théo à l’admission du grand Côme à Coetquidan

Ma fille (que j’appelle Phlegmon, en souvenir des vingt-quatre heures de torture que j’ai endurées avant de la pondre, vu qu’en comparaison une extraction dentaire multiple sans anesthésie ressemble à un pique-nique du Club des Boulistes du quatrième âge), ma fille, donc, est ce qu’on peut appeler, au choix, une « enfant précoce » (si on est adepte du politiquement correct et qu’on a systématiquement éteint sa télévision à chaque rediffusion du Village des Damnés) ou bien une « graine de psychopathe » qui cache bien son jeu (si on est au contraire du genre à se régaler en visionnant Le village des damnés, La malédiction ou Carrie au bal du Diable).

C’est, en substance, ce que la maîtresse a essayé de m’expliquer quand elle m’a convoquée dans son bureau, pas plus tard que cet après-midi (j’aurais dû faire maîtresse, moi aussi, je trouve ça plutôt chouette de plier les gaules à seize heures et des poussières, quatre jours par semaine, sans compter le mercredi, qui est un jour chômé pour les maîtresses, sûr qu’il doit y avoir une explication toute simple, mais du diable si j’arrive à m’en souvenir)

La maîtresse, quand elle a remarqué que Phlegmon (qui est en grande section de maternelle, ça veut rien dire mais c’est toujours mieux que « classe bâtarde où on ne porte plus de couches mais où on est pas encore foutu de compter jusqu’à soixante ») lisait presque couramment la plupart des livres pour trisomiques que l’école met gracieusement à la disposition de nos chères têtes blondes, elle a déjà un peu tiqué. Mais vu que Phlegmon débarquait en pleine année scolaire, après un déménagement éprouvant et trois semaines de vacances forcées, tu penses bien qu’elle n’a pas trop cherché la petite bête, elle s’est contentée de me faire un grand sourire (un peu crispé) et de me dire que c’était « trèèèèèèès bien » (elle a dû bicher à la pensée du temps qu’elle allait gagner avec cette drôle de gamine, temps qu’elle prévoyait sûrement de consacrer aux tests de sexologie du dernier numéro spécial de Femme Actuelle, qui te permet de savoir en moins de cinq minutes si tu es vaginale, clitoridienne ou simplement frigide).

Après, bien sûr, il y a eu le jour où Phlegmon s’est évertuée à expliquer à la maîtresse que les motifs colorés qu’elle (la maîtresse) désignait comme « houuu, les zolis dessins, qui veut jouer à nommer les couleurs de ces zolis dessins? » se nommaient plus simplement des algorithmes séquentiels, étant donné que les couleurs se suivaient de manière systématique selon un schéma méthodique et répété.

Depuis cet épisode quelque peu fâcheux, j’avoue que je n’étais déjà pas vraiment en odeur de sainteté.
Comme si c’était ma faute.
D’ailleurs, je le voyais bien dans ses yeux, chaque fois qu’on se croisait en se souriant poliment à l’entrée de la classe: le massacre des bébés phoques, la déforestation à Bornéo et l’élection de Sarkozy, c’était moi, myself, ma pomme, mézigue et personne d’autre.

Alors bien sûr, cet après-midi, quand Phlegmon a fièrement remis le fruit de son travail après le cours d’Arts Plastiques (oui, on ne dit plus « gribouillage », ni même « dessin », on se la pète « Arts Plastiques », et tu les sens bien, mes majuscules?), ça a fait toute une histoire, limite on appelait les flics pour mettre la gosse en garde à vue, me mettre en garde-à-vue juste après, et puis mettre Loutre, mes beaux-parents et mon arrière-grand-oncle en garde-à-vue pour faire bonne mesure, parce que tout le monde sait bien que la dégénérescence comportementale prend sa source dans les gènes (et où y’a des gènes, y’a pas de plaisir, ou quelque chose comme ça)

La maîtresse m’a fait assoir, et puis elle m’a lancé un regard qui m’a donné envie de renifler discrètement sous mes aisselles.

– Vous n’avez même pas l’air surprise par ce que je vous raconte!
– Ben…c’est-dire qu’on est un peu habitués, à la maison…
– Mais est-ce qu’au moins vous avez VU? Avez-vous bien REGARDÉ?
– J’ai vu, oui…j’ai vu…
– Et ça ne vous inquiète pas plus que ça?
– Ben…je suppose qu’elle est un peu à l’âge où on se pose des questions sur la vie, sur la mort, tout ça…Éros, Thanatos, les pulsions, vous voyez? C’est une phase, quoi…
– Une phase? Une PHASE? Eh bien laissez-moi vous dire que  des phases pareilles, en trente ans d’enseignement, je n’en ai JAMAIS vu!

Quand on est reparties à la maison, Phlegmon et moi, elle avait la tête basse et le moral en berne. Elle avait bien senti qu’elle avait fait une connerie, mais je pense qu’elle n’arrivait pas à comprendre le pourquoi, même si elle avait bien capté le comment.
Quelque part, je la comprends.

Tout ce bordel pour un dessin…

Catégories : Varices, hémorroïdes et autres joies indescriptibles de la maternité | Étiquettes : , | 7 Commentaires

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